mercredi 22 février 2017

L'économie canadienne était-elle en récession au premier semestre de 2015?

Voilà une question demeurée bien embêtante, pendant de nombreux mois, pour les experts de l’analyse des cycles économiques. Les deux principaux indicateurs économiques utilisés pour déterminer l’occurrence d’une récession au Canada envoyaient, et envoient toujours, des signaux contradictoires, soit, d’une part, une légère contraction de la production (PIB réel) et, d’autre part, une légère hausse de l’emploi aux premier et deuxième trimestres de 2015. Il y avait bien là une période de ralentissement, mais, pouvait-on lui épingler l’étiquette de récession?

Dans la chronologie des récessions au Canada[1], seule celle du premier semestre de 1980 se compare assez bien, sur le plan des variations de la production et de l’emploi et sur le plan de la durée du ralentissement, à la situation de 2015 décrite ci-dessus. La baisse du PIB mensuel à compter de février 1980 et la contraction de la production dans plus de la moitié des industries (indice de diffusion), notamment au deuxième trimestre, ont, semble-t-il, été les éléments importants de cette détermination de récession.

Jusqu’à la fin de juillet 2016, aucun indice de diffusion n'était disponible pour mesurer la portée ou la propagation du ralentissement au premier semestre de 2015, Statistique Canada ayant cessé, en 2012, de calculer un tel indice. Jeremy Kronick de l’Institut C.D. Howe est alors venu corriger la situation[2]. Les méthodologies qu’il a utilisées l’ont amené à conclure que l’impact de la baisse du prix du pétrole à l’origine de la contraction du PIB réel «…was not diffuse enough to warrant a recessionary call.» En fait, plus de la moitié des industries canadiennes étaient encore en expansion au premier semestre.

Comparaison des premiers semestres de 1980 et de 2015
   PIB réel
    Emploi
      Diffusion*
% de variation T/T
Indice
1980
T1
0,0
0,3
51,1
T2
-0,2
0,3
45,0
2015
T1
-0,2
0,2
55,8
T2
-0,1
0,2
55,4

             T : trimestre
             Source : Institut C.D. Howe
       *Un indice au-dessus de 50 signifie que plus de la moitié des industries sont en expansion au cours du trimestre.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                              
        

Muni de ce nouvel indice de diffusion ainsi que des données révisées sur le PIB, le Conseil sur les cycles économiques de l’Institut C.D. Howe a déterminé, en décembre dernier, «…that it is not possible to call the first two quarters of 2015 a recession.»[3] Bons joueurs, les membres du Conseil ont toutefois ouvert la porte à un réexamen de leur décision advenant des changements importants aux données sur le PIB par industrie pour ce semestre.


Le degré de propagation de la contraction de la production semble être le résultat qui amène le Conseil à juger qu’au premier semestre de 1980 l’économie canadienne était en récession, et qu’elle ne l’était pas au premier semestre de 2015. En revanche, la baisse de la production  en 1980 ayant été de plus faible ampleur encore qu’en 2015, la détermination de récession pour 1980 a de quoi laisser songeur. 

Maintenant, posons autrement la question initiale : y a-t-il eu des récessions au Canada en 2015?

Selon les données publiées le 9 novembre dernier par Statistique Canada, les PIB réels de Terre-Neuve et Labrador (-2,0 %), de la Saskatchewan (-1,3 %) et de l’Alberta (-3,6 %) ont enregistré des baisses importantes cette année-là. Entre décembre 2014 et décembre 2015, le nombre de salariés a stagné à Terre-Neuve, et il a diminué en Saskatchewan (-0,7 %) et en Alberta (-3,1 %), selon l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail.  Sans être en mesure d’examiner ces données en utilisant la grille d’analyse du Conseil, il est vraisemblable que ces trois provinces aient été en récession en 2015. Ces données viennent aussi appuyer l’assertion que le ralentissement au Canada au premier semestre de 2015 était fortement concentré dans ces provinces.

Pour terminer, voici des interrogations suscitées par la préparation de cet article et de mes articles antérieurs sur ce sujet :

·        Ne vaudrait-il pas mieux utiliser une mesure du PIB qui exclurait le secteur public (administrations publiques, services d’enseignement, soins de santé et assistance sociale), secteur dont les variations de la production peuvent difficilement s’expliquer par le cycle économique, pour obtenir un indicateur de l'activité qui reflète mieux l’évolution de la conjoncture? Le calcul de l’indice de diffusion de la contraction de l’activité économique ne devrait-il pas lui aussi exclure le secteur public, secteur qui représente près de 20 % du PIB par industrie?

·        Des variations minimes de la production et de l’emploi sur un ou deux trimestres ne devraient-elles pas être associées à une détermination de stagnation plutôt que de chercher à prouver qu’il y a ou pas récession? Par conséquent, ne faudrait-il pas réviser les seuils des critères de durée, d’ampleur et de portée à partir desquels le Conseil juge qu’il est approprié d’examiner si un ralentissement devient une récession?[4]

·        N’y aurait-il pas lieu d’ajouter, à l’indice de diffusion sur le plan des industries, un indice de diffusion sur le plan des régions du Canada?

·       Lorsque l’emploi ne diminue pas et que la baisse de la production ne représente que quelques millièmes du PIB réel sur au plus deux trimestres, y a-t-il lieu de semer l’émoi en prétendant qu’il y a là récession, surtout lorsque l’on sait que le PIB est une estimation, bien que complexe, et non pas un chiffre précis?





[1] Cross, Philip et Philippe Bergevin. «Turning Points: Business Cycles in Canada since 1926», Institut C.D. Howe, commentaire no. 366. Octobre 2012.
https://www.cdhowe.org/public-policy-research/turning-points-business-cycles-canada-1926
[2] Kronick, Jeremy. «Taking the Economic Pulse: An Improved Economic Tool to Help Track Economic Cycles in Canada», Institut C.D. Howe, E-Brief, 26 juillet 2016.
https://cdhowe.org/sites/default/files/attachments/research_papers/mixed/e-brief_243_0.pdf
[3] Business Cycle Council, «Evidence Mounts that 2015 Downturn Was No Recession», Institut C.D. Howe, communiqué, 21 décembre 2016.
https://cdhowe.org/sites/default/files/attachments/communiques/mixed/Communique_DEC212016_BCC.pdf
[4] Ces seuils sont explicités dans le document mentionné à la note 1. La durée minimale de la baisse de l’activité économique est un trimestre. Sur le plan de l’ampleur, une baisse d’au moins 0,1 % est nécessaire, mais pas suffisante. Quant à la portée, les indices de diffusion élaborés par Kronic (référence, note 2) constituent une amélioration par rapport aux calculs antérieurs de Statistique Canada. Si ses méthodes étaient appliquées au calcul de la diffusion de la contraction de 1980, la détermination de récession serait peut-être révisée.


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