vendredi 10 avril 2015

L'emploi au Québec : une source fiable, mais négligée, de données


L’évolution de l’emploi au Québec contribue à faire réélire ou à défaire le gouvernement; elle sème aussi parfois le doute sur son efficacité en matière économique. Elle joue sur la confiance des consommateurs et, par conséquent, sur leur propension à consommer. Elle suscite bien des analyses et des commentaires au moins une fois par mois, le jour où les données sur sa situation sont publiées. Et pourtant, la principale source de renseignements utilisée, l’Enquête sur la population active (EPA), comporte des marges d’erreur importantes, sans que ce soit nécessairement signalé, même si Statistique Canada (SC) publie ces marges. L’autre source, l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures travaillées (EERH), offre des statistiques sur l’emploi dont la qualité est excellente selon SC, mais sa publication mensuelle passe sous le radar des médias et des analystes.
Pourquoi l’EERH est-elle plus fiable que l’EPA?
Les données de l’EERH proviennent d’un recensement exhaustif d’entreprises (petites, moyennes et grandes) à participation obligatoire et n’excluant que celles de l’agriculture et des services domestiques ainsi que les organismes religieux. Celles de l’EPA sont des estimations établies à partir d’un échantillon de ménages, et elles sont donc sujettes à la variabilité de cet échantillon, ce qui est source d’erreurs. Dans ses documents d’information, Statistique Canada précise que les résultats sur l’emploi de l’EERH ne comportent pas d’«incertitude statistique».  Par contre, la variation mensuelle de l’emploi provenant de l’EPA doit être interprétée, selon cet organisme, en tenant compte de l’erreur d’échantillonnage*, une mise en garde qui est trop souvent ignorée.


Pour appuyer ce qui précède, donnons trois exemples bien illustrés dans le graphique qui suit où l’on retrouve le nombre de salariés, selon l’EPA et l’EERH, de janvier 2011 à janvier 2015. Lors du conflit de travail dans l’industrie de la construction au Québec, de la mi-juin au premier juillet 2013, l’emploi a diminué en juin selon l’EERH, et, en juillet, la grande majorité de cette baisse a été récupérée. Toutefois, l’EPA indique une baisse graduelle en juin, juillet et août. Autre exemple, selon l’EPA, le nombre d’employés a diminué au deuxième semestre de 2011 et en janvier 2012 pour reprendre ensuite et ce, sans raison particulière sur le plan économique pour expliquer la baisse. Ces diminutions n’ont pas été enregistrées dans l’EERH. Troisièmement, le sommet de l’emploi est atteint en janvier 2013 selon l’EERH, alors qu’il ne l’est qu’en novembre 2013, selon l’EPA.

La différence dans les tendances observées de l’évolution de l’emploi entre les deux enquêtes nous amène également à penser qu’il n’y a pas que les marges d’erreur associées à la variabilité de l’échantillon qui viennent affecter le degré de fiabilité des données de l’EPA pour le Québec.




 

Par ailleurs, les résultats de l’EPA sont utilisés par le gouvernement pour calculer la création nette d’emplois au Québec dans «Le Plan économique du Québec» qui accompagne le Discours sur le Budget 2015-2016. Or, en raison de l’excellente qualité de ses données, l’EERH, et non pas l’EPA, devrait être retenue par le ministère des Finances afin d’obtenir des résultats précis sur les emplois nets créés ou perdus dans les entreprises privées et publiques et le secteur public.

En conclusion,  l’EERH devrait être privilégiée pour mesurer la création ou la perte d’emplois au Québec. Quant à l’EPA, elle demeure une source utile en raison de la grande variété de statistiques que l’on y trouve sur le marché du travail, dont celles non disponibles ailleurs sur le chômage et les travailleurs autonomes. Toutefois, elles ne devraient jamais être analysées ou commentées sans référer au fait qu’elles sont obtenues à partir d’un échantillon sujet à des marges d’erreur importantes.

*En février 2015, l’augmentation de l’emploi au Québec était estimée à 16 800 par rapport à janvier (réf. : communiqué du 13 mars dernier de SC sur l’EPA), et l’erreur-type liée à la variabilité de l’échantillon était estimée à 14 500 emplois. À un niveau de confiance de 95 %,  la variation estimée de l’emploi doit être supérieure au double de l’erreur d’échantillonnage (29 000) pour indiquer une variation réelle. Il est donc impossible ici d’affirmer qu’il y a eu une hausse de l’emploi en février à un niveau de confiance de 95%. Pour une analyse plus poussée des interprétations possibles, voici le lien vers le document pertinent de SC :

http://www.statcan.gc.ca/pub/71-001-x/2015002/technote-notetech1-fra.htm



Jules Dufort, économiste
Jean-Pierre Furlong, économiste

mercredi 25 mars 2015

La bourse est-elle un indicateur avancé de l'évolution de l'économie?


Les économistes connaissent la célèbre boutade de Paul A. Samuelson (1966) à l'effet que le marché boursier a prédit neuf des cinq dernières récessions. Mais, qu'en est-il au juste? Est-ce que les indices du prix des actions des entreprises cotées en bourse contribuent à anticiper l'évolution de l'économie et les points de retournement de son cycle?

 

Pour être retenue comme indicateur précurseur, une variable doit avoir une importance significative dans l'économie. Elle doit aussi passer le test du temps, c'est-à-dire avoir démontré historiquement qu'elle devance de quelques mois l’évolution de l'activité économique. Les indices boursiers, même s'ils fluctuent pour diverses raisons, satisfont à ces conditions pour de nombreuses économies.

 

En effet, à l'OCDE, les cours des marchés boursiers sont l'une des composantes de ses indices composites mensuels des indicateurs avancés pour vingt-sept des trente-neuf pays pour qui cet organisme produit de tels indices. Le Conference Board publie des indices mensuels d’indicateurs avancés pour douze pays et la Zone euro; seul celui de la Chine ne comporte pas d'indice boursier. Au Québec, l’Indice précurseur Desjardins retient aussi un indicateur de l'évolution du prix des actions des entreprises.

 

Malgré ce qui précède, êtes-vous encore sceptique quant au rôle des marchés boursiers comme indicateur avancé de la tendance future de l'économie? Si oui, alors citons une autre source pour tenter de vous en convaincre. Les auteurs de l'encadré 1.3 des Perspectives de l'économie mondiale du FMI de septembre 2011 posent la question suivante : «La baisse des cours boursiers est-elle un signe avant-coureur d'une récession?». Pour y répondre, ils ont examiné le cas des pays du G7. Leur analyse a démontré que pour les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et le Japon, le prix des actions joue un rôle important comme indicateur précurseur d'une éventuelle récession. Pour le Canada et l'Allemagne, la méthode utilisée n'a pas mis en évidence une telle capacité d'anticipation d'une phase baissière du cycle économique. En ce qui concerne l'Italie, d'autres variables financières ont plus d'importance que le cours des actions. Les auteurs de cette étude concluent, notamment, que «...les responsables politiques doivent donc être attentifs aux fortes baisses des cours boursiers, car elles sont liées à un risque accru de nouvelle récession.»

P.S. : Ce commentaire est une mise à jour de celui que j'avais publié le 23 février 2012.

samedi 21 mars 2015

L'économie est-elle une science? La réponse de Schumpeter


Cette question a été maintes fois posée; elle l’est encore aujourd’hui, même si plusieurs y ont déjà répondu, et elle le sera vraisemblablement encore dans l’avenir. Juste pour donner aux lecteurs de ce billet une idée de l’intérêt qu’elle suscite : une recherche sur Internet donne 512 000 résultats lorsqu’on la pose en français, et 315 000 000 en anglais. Un examen sommaire de quelques-uns des textes répertoriés offre, sans surprise, de multiples réponses.

L’éminent économiste Joseph Alois Schumpeter (1883-1950) s’est lui aussi posé cette question. Comment a-t-il choisi d’y répondre dans son «Histoire de l’analyse économique»* publiée il y a plusieurs décennies? Selon lui,

« L’économie…n’est pas …une science si nous faisons de l’emploi de méthodes semblables à celle de la physique mathématique le caractère spécifique (definiens) de la science. Dans ce cas, seule une faible part de l’économie est scientifique, … » (page 30)

Il propose toutefois une autre approche :

« …est une science tout domaine de connaissance qui a mis au jour des techniques spécialisées de recherche des faits et d’interprétations ou d’inférence (analyse)…est une science tout domaine de connaissance où des…chercheurs…se vouent à l’amélioration du capital existant de faits et de méthodes et, au long de ce processus, acquièrent en ces deux points une maîtrise qui les différencie du «profane» et finalement aussi du simple «praticien». » (pages 30 et 31)

Et il ajoute :

« …l’économie est évidemment une science, en conformité avec notre définition du mot. » (page 31)

Sa définition s’apparente à celles des dictionnaires. Schumpeter va cependant jusqu’à énoncer les connaissances de base essentielles pour contribuer adéquatement à la science économique. «Ce qui distingue l’économiste scientifique de tous ceux qui réfléchissent, parlent et écrivent sur des sujets économiques…» (page 36), c’est la maîtrise que celui-ci a de l’analyse économique, soit les techniques, au sens large précise-t-il, qu’il classe en trois catégories : l’histoire, la statistique, incluant les méthodes statistiques, et la théorie économiques (pages 36 et 47). À l’analyse économique, il en vient à ajouter ce qu’il appelle la  «Sociologie Économique» (page 48).  Il écrit :

«Pour reprendre une formule heureuse : l’analyse économique traite des questions relatives au comportement des individus en tout instant et à la nature des effets économiques qu’ils engendrent par ce comportement; la sociologie économique s’occupe de savoir comment ils en vinrent à adopter ce comportement.» (page 48)

Par ailleurs, Schumpeter sert une mise en garde assez sévère aux économistes en les invitant à ne pas céder :

« …à leur penchant marqué à se mêler de politique, à colporter des recettes politiques, à se présenter sous les traits de philosophes de la vie économique,…» et ce faisant, à négliger «… le devoir d’affirmer explicitement les jugements de valeur qu’ils introduisaient dans leur raisonnement. » (page 46)

Pour revenir à la question initiale, elle est parfois posée par des gens qui retiennent surtout les difficultés des économistes à prévoir l’évolution à court ou moyen termes de l’économie ou à prévoir les récessions ou les crises financières. D’ailleurs, on sent  bien la moquerie chez ceux qui la présentent de cette façon. Or, bon nombre d’économistes, pour ne pas dire la grande majorité, n’ont jamais, dans l’exercice de leur profession, à faire une quelconque prévision.

Il n’y a qu’à s’arrêter, ne serait-ce qu’une fois par année, aux travaux de recherche de ceux qui reçoivent le Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel pour se convaincre du sérieux des économistes scientifiques.


L’univers d’observation et d’analyse des économistes est particulièrement vaste, complexe et constamment en mouvance. Les leçons tirées des expériences antérieures sont utiles, mais elles sont rarement les solutions toutes faites aux nouveaux problèmes à examiner et à solutionner. D’ailleurs, l’économie n’est pas unique à cet égard; bien d’autres domaines de connaissances, en particulier les sciences humaines et les autres sciences sociales, sont confrontés à cette même réalité. Pour reprendre les mots du géologue Patrick De Wever : «…la science n’est pas une connaissance figée.» 
 

*Schumpeter, Joseph Alois. «Histoire de l’analyse économique», tome 1«L’âge des fondateurs». Éditions Gallimard (1983 et 2004), pages 25 à 82 de l’édition de 2004. La version anglaise «History of Economic Analysis» a été publiée pour la première fois en 1954.

mercredi 4 mars 2015

Économie de la zone euro : la croissance gagne en traction

Les résultats des enquêtes de Markit Economics auprès des gestionnaires d'approvisionnement (indices PMI) indiquent que la croissance se poursuit en zone euro au premier trimestre de cette année. Elle se serait même accélérée en février dernier, selon l'analyse et les données publiées le 4 mars.

Lien vers le communiqué de Markit Economics :

http://www.markiteconomics.com/Survey/PressRelease.mvc/26e06d483e864ef2aec3b6dfe47311f3


Les indicateurs avancés du Conference Board et de l'OCDE pointent, en outre, vers une amélioration de la conjoncture au cours des prochains mois.

Lien vers le communiqué du Conference Board :

http://www.conference-board.org/data/bcicountry.cfm?cid=10

Lien vers le communiqué de l'OCDE :

http://www.oecd.org/fr/std/indicateurs-avances/indicateurscompositesavancesdelocde-miseajourfevrier2015.htm


lundi 23 février 2015

Économie américaine : les prévisions de croissance pour 2015 sont-elles trop optimistes?

La plupart des organismes qui publient des projections de croissance de l'économie des États-Unis prévoient que son PIB réel croîtra d'au moins 3 % en 2015. Le FMI est particulièrement optimiste, sa projection de janvier dernier étant à 3,6 %. La moyenne des organismes consultés par The Economist est à 3,3 % (réf. : édition du 7 février); ceux consultés par la Fed de Philadelphie (Survey of Professional Forecasters, publiée le 13 février) sont en moyenne à 3,2 %.

Ces prévisions pèchent-elles par excès d'optimisme?

Le Chicago Fed National Activity Index, publié le 23 février, indique que l'économie américaine a crû à un rythme légèrement supérieur à sa tendance (2,3 % environ) en janvier dernier. L'évolution mensuelle et semestrielle des indicateurs avancés du Conference Board pour cette économie, publiées le 19 février, laissent présager une croissance moins forte au cours du premier semestre de cette année qu'au cours du deuxième semestre de l'an dernier. L'hiver rigoureux pèse sur les perspectives de croissance dans le Nord-Est, du moins au premier trimestre. Le ralentissement de l'activité dans les ports de l'Ouest, en raison d'un conflit de travail, affecte la production dans certains domaines, comme l'automobile.

Conclusion : ne soyez pas surpris si les projections de croissance de l'économie américaine pour 2015 sont révisées à la baisse au cours des prochains mois. Une croissance d'environ 2,5 % pourrait devenir un scénario dont la probabilité ira en augmentant.

Mise à jour du 4 mars :

Les résultats des enquêtes auprès des gestionnaires d'approvisionnement (indices PMI) laissent croire que l'économie américaine progresse au premier trimestre à un rythme semblable à celui du quatrième de l'an dernier, soit 2,2 % en rythme annuel, selon Chris Williamson, économiste en chef chez Markit Economics.


Lien vers le communiqué du 4 mars de Markit Economics :
http://www.markiteconomics.com/Survey/PressRelease.mvc/de457cc1d40b4f0182e3e9adca09f723

jeudi 12 février 2015

Économie québécoise : croissance modeste au cours des prochains mois

L'Indice précurseur Desjardins (IPD) a peu progressé au cours du quatrième trimestre de l'an dernier, ce qui laisse croire que la croissance économique au Québec pourrait être plutôt modeste tout au cours du premier semestre de cette année.

Lien vers l'analyse de l'IPD publiée le 12 février :

http://www.desjardins.com/ressources/pdf/ipd0215f.pdf

lundi 9 février 2015

L'économie mondiale à la recherche d'un nouvel élan

L'économie mondiale semble s'installer dans une zone de confort où la croissance est présente, sans toutefois être particulièrement solide. Elle n'a crû que de 3,3 % en 2013 et 2014. Dans leurs projections rendues publiques en janvier dernier, le FMI et la Banque mondiale estiment que le PIB mondial (en PPA) ne croîtra que d'environ 3,5 % en 2015. Ce serait donc légèrement mieux qu'au cours des années antérieures, bien que les indicateurs avancés de l'évolution de l'économie laissent, pour l'instant, présager une croissance un peu moins élevée que cela.

Les indicateurs avancés de l'OCDE, publiés le 9 février, vont dans le sens d'une croissance relativement stable, mais plutôt modeste, au cours des prochains mois. Les enquêtes auprès des gestionnaires d'approvisionnement (indices PMI), publiés par Markit Economics au début de février, pointent aussi vers une croissance pouvant aller de modeste à modérée ces temps-ci.

Les ministres des Finances et les gouverneurs de banques centrales du G-20 se réunissent à Istanbul en Turquie les 9 et 10 février. Bien qu'ils souhaitent une plus forte croissance de l'économie mondiale, ils ont peu à offrir comme solutions concrètes pour y parvenir en cette période où les risques et les incertitudes demeurent particulièrement élevés.

Demeurons tout de même optimistes puisque, à tout le moins, rien ne laisse croire qu'il y aura une contraction ou un fléchissement important de l'activité économique mondiale dans un proche avenir. Même la zone euro devrait éviter un tel scénario, bien que le spectre de la déflation y plane encore ces temps-ci.

Lien vers le communiqué de l'OCDE :

http://www.oecd.org/fr/std/indicateurs-avances/indicateurscompositesavancesdelocde-miseajourfevrier2015.htm

Lien vers le communiqué de Markit Economics :

http://www.markiteconomics.com/Survey/PressRelease.mvc/aa9e75bbcfac4fea8622b22632b5d42c

mercredi 14 janvier 2015

Économie québécoise : perspectives de croissance soutenue, bien que modeste

L'économie du Québec devrait continuer de croître au cours des prochains mois, bien qu'à un rythme assez modeste. C'est ce que laisse présager l'évolution mensuelle récente de l'Indice précurseur Desjardins (IPD), publié le 14 janvier sur le site Internet de cette institution financière. Ses économistes prévoient d'ailleurs que le PIB réel du Québec devrait croître de 1,7 % cette année, par rapport à 1,5 % l'an dernier.

Lien vers l'IPD :
http://www.desjardins.com/ressources/pdf/ipd0115f.pdf

lundi 12 janvier 2015

Indicateurs avancés de l'OCDE : peu de changements de tendance

Les indicateurs avancés mensuels de l'OCDE, publiés le 12 janvier, ne signalent pas de changements importants dans la tendance de la conjoncture économique au cours des prochains mois chez la plupart des pays.

Lien vers le communiqué de l'OCDE :
http://www.oecd.org/fr/std/indicateurs-avances/CLI-Jan15Fr.pdf

mardi 6 janvier 2015

Économie mondiale : fléchissement de la croissance

Le J.P.Morgan Global Manufacturing & Services PMI, publié le 6 janvier sur le site Internet de Markit Economics, indique que le rythme d'expansion de l'économie mondiale s'atténue encore ces temps-ci. L'évolution des nouvelles commandes laisse croire que cette tendance se poursuivra en ce début d'année.


Lien vers le site Internet de Markit Economics :
http://www.markiteconomics.com/Survey/PressRelease.mvc/a0012184072a45c19d6ba4077f7c173d